Interviews, Made In France — 28 mai 2020 at 14 h 24 min

[INTERVIEW PATRON DE SALLE] LE MOLOTOV – Hazem, cogérant de la salle – Marseille

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Salut Hazem, merci de prendre du temps pour répondre à nos questions. Bon, déjà comment vas-tu hors salle de concert ?

Moi ça va comme tout le monde, confinement, routine, j’essaie de remplir mon temps comme tout le monde. Mon nouveau truc en ce moment c’est d’apprendre à faire des pizzas.

Il y a 5 ans tu nous recevais dans ta cuisine, tu nous expliquais que pour toi, pour ce que la salle le Balthazar représentait à tes yeux, il était important de redonner ses lettres de noblesse, si je puis dire, à ce lieu mythique des nuits marseillaises. Estimes-tu aujourd’hui avoir réussi ton objectif ?

On ne voit pas exactement les choses comme ça, on fait de notre mieux. On essaie de faire de la musique pointue, de la musique internationale, de faire des jouer les groupes locaux, d’apprendre à mieux écouter de la musique avec notre public en se conseillant les uns les autres. Je pense qu’on a fait des belles progs que se soit au niveau, du Rock, du Metal, du Rock Psyché, du Punk Hardcore et même du Hip Hop, on a fait des têtes d’affiches assez folles. Sick of it All au Molotov c’est cool.

1500 concerts, franchement, vous vous êtes lâchés les gars ! Quand tu regardes dans le rétro, il y a des choses que tu aimerais faire autrement, tu as eu des déceptions, des agréables surprises ? Perso il y a une tripotée de lives qui resteront gravés, comme Snot, All Out War avec 50 personnes, Sworn Enemy, DBD, le Syndicat du Rythme et j’en passe.

Je retiens des bons souvenirs. Ce qui fait plaisir, c’est quand les gens comme toi me parlent encore des dates autant d’années après. Moi aussi j’ai des scènes qui sont gravées dans ma tête, je vois la salle bouger comme une vague, c’est assez fou.

Aujourd’hui, tu es comme beaucoup de gérants de salles, de bars, de restaurants, tributaires de la situation sanitaire. Comment ça se passe pour toi et Fab qui gérez le Molotov ?

Nous, on est dans une situation assez délicate car on ne peut pas travailler. L’aide de l’état ne représente quasi rien de nos pertes. En tant que gérant de salle on se retrouve sans chômage, donc on a zéro rentrée, c’est donc assez costaud. Après, au delà de ça ce qui est le plus important, c’est la solidarité des gens qui nous aident beaucoup et qu’on remercie. Nous on est des fighters, on lâchera pas l’affaire. Mais ce qui est vraiment gênant c’est qu’on soit dans le flou total, on se sait pas, on n’arrive pas à se projeter dans l’avenir. Je sais si je dois booker des dates pour septembre ou pour janvier étant donné qu’on ne sait pas quand on va rouvrir. On n’arrive pas à planifier sans cette date de réouverture.

On sait que ce n’est pas le Hardcore ni le Metal qui remplissent les caisses d’une salle de concert. Vous avez su diversifier grandement votre programmation et même exporter des soirées à l’espace Julien par exemple, ces soirées avec de grosses têtes d’affiches comme Xzibit, Mobb Deep, Omar Souleyman, Les Ramoneurs de Menhirs et quelques gros noms du reggae, cela ne permet pas au Molotov d’avoir une certaine « assise « financière si je puis dire ?

Le truc avec les concerts c’est que ça va super vite. Une grosse tête d’affiche, les gens vont avoir l’impression que le salle est pleine, alors qu’en définitive les coûts sont immenses, parfois on  gagne de l’argent et parfois on en perd beaucoup. C’est un peu comme les soirées au Molotov, en définitive les deux équilibrent les comptes sur l’année, sauf qu’on se fait encore plus plaisir et qu’on apprend un nouveau métier à gérer des concerts de 2000 personnes et on espère un jour en gérer avec 2500. Évidemment, toi tu as pris des exemples qui ont super bien marché. Si on n’avait que des soirées comme ça, on serait à l’aise financièrement, mais il y aussi des groupes qu’on programme en y croyant fortement mais on se casse les dents…

Comme Therion…

(rire) Par exemple. Therion, au delà du financier, humainement ils étaient exécrables, c’était la lose sur tous les niveaux. Mais nous, dans notre logique, quand on veut un artiste et qu’on doit le faire jouer dans une plus grande salle, on prend le risque, on ne fait pas de calcul de banquier et on y va avec le cœur.

A une époque, tu avais déjà monté une cagnotte participative pour remettre en état beaucoup de choses dans la salle. On avait vu autour de cela des initiatives se monter, comme l’ami Pain Wizard qui avait proposé de reverser une partie de l’argent généré par des tatouages à votre effigie. Est-ce que tu as vu cette fois des initiatives se monter pour vous venir en aide ?

Nous avons vraiment été touchés par le nombre de personnes qui ont relayé notre cagnotte et le nombre de personnes qui ont participé. Ça fait plaisir de voir que nous, on se bouge pour les gens sans attendre un retour, et pourtant le retour est là. Ça fait chaud au cœur. Tout le quartier nous soutient, les gens prennent de nos nouvelles et c’est pour ça qu’on ne lâchera rien.

Qu’est-ce que ça te fait quand tu vois, par exemple, Gari du Massilia Sound System  faire une vidéo en soutien à la salle ?

On a eu plusieurs initiatives par des artistes et en premier par Gari du Massilia Sound System, qui me dit  » je vais te faire une petite vidéo ». Moi je pensais qu’il allait nous faire une de ses chansons et parler du Molotov avant, et en fait pas du tout. Il a créé une chanson pour le Molotov. Ca c’est une initiative vraiment top et inoubliable. Franchement, je ne m’y attendais pas. Après, il y a eu un groupe italien, des rappeurs marseillais qui ont fait des choses en appelant à une aide financière, et ça fait chaud au cœur. Et ça montre, au delà de tout ça, qu’on est une salle de scène bien plus qu’une salle commerciale.

Notre partenaire Pierre, qui s’occupe de la com à l’Usine de Istres, nous disait qu’il faudrait certainement 3 ans avant que le public ne revienne en masse aux concerts, tu partages ce sentiment ?

Ben nous on n’arrive pas à se projeter. Tout dépend de quand ils vont réouvir, dans quelles conditions, est-ce qu’il y aura une deuxième vague de confinement ? Je pense que personne ne peut se projeter. Moi, dans un avis rapide qui n’engage que moi,  je pense que les gens ont besoin de culture et de divertissement après une période assez stressante.

Je lisais un article qui parlait de faire reprendre les concerts sans pogo, sans circle pit, sans stage diving

Ça serait hyper triste effectivement, qu’on rentre dans une société de contrôle où des gens décident pour nous comment on doit s’amuser, comment on doit apprécier la musique, qui peut apprécier la musique et qui peut s’amuser. Ça serait assez fou, j’espère qu’on n’ira pas dans ces eaux là.

Qu’allez- vous proposer pour essayer de renflouer vos caisses ? Un nouveau stock de tee shirts en allongeant l’offre avec d’autres dessins et des modèles femme ?

Oui, on va sortir une nouvelle série de soutien, à la fin du mois. On a beaucoup réfléchi sur le design du tee shirt, on sait dit qu’étant une salle qui touche beaucoup de styles, on va faire un t-shirt par style comme ça tout le monde est content. Avec des petites séries. On s’est adressé à des artistes reconnus dans chaque style et chaque type de graphisme, et on a demandé au graphiste qui s’occupe des affiches Reggae de nous faire un t-shirt avec un esprit Reggae, pareil pour le Metal, le Punk Hardcore et les autres styles. On veut en faire des objets car on ne sortira qu’une cinquantaine de tee shirts par style.

Des lives en extérieur ne seraient pas envisageables ?

Pareil, on ne connaît pas les règles. Si on écoute notre ministre de la culture, il parlait de concerts assis, avec des distances d’un mètre, de se laver les mains, mettre des gants, avoir le masque, avec un seul artiste sur scène (rire)  Quand j’ai entendu ça sortir de la bouche d’un ministre de la culture, je me suis dis qu’il n’avait jamais vu un concert de sa vie ce gars.

Parle nous un peu de ce que vous nous avez concocté pour la rentrée de septembre, on a déjà vu Benighted parler de sa tournée et de son passage chez vous…

On a encore du plus lourd mais on n’annonce rien pour ne pas passer pour des débutants.

Bon, il y a un truc de positif si je puis dire, et encore, c’est que le Dark Vador qui dirige Marseille n’est pas encore remplacé par la sorcière Baba Yaga, un changement de maire va-t-il apporter un sang neuf à la culture Marseillaise ?

Nous, on met quand même un peu d’espoir dans le changement, quel qu’il soit. Il faut juste sortir d’une équipe corrompue qui considère la culture pour les ploucs ou pour les plus riches. La mairie de Gaudin n’a investi que dans l’Opéra, et pour eux les concerts c’est un truc de plouc. On espère que qui que ce soit qui la remplace, si quelqu’un la remplace, aura une place pour la musique dans son programme. De toute façon, nous on sera là pour leur rappeler l’importance de la musique sous toutes ses formes, que se soit au niveau économique, culturel et social.

Quel est le point commun entre le Molotov et Marseille Solidaire ? Déjà, explique nous un peu le concept de ce Marseille solidaire s’il te plaît.

Durant le confinement, on a remarqué en marchant dans le quartier que le taux  de précarité et le nombre de pauvres augmentait énormément. Et c’était plutôt effrayant. Il y avait des gens à la rue qui, on va dire, n’étaient pas la population précaire « classique » . Il y a toujours eu des précaires, mais là on a vu des gens qui glissaient vers ce milieu : des travailleurs qui galèrent, qui se retrouvent sans boulot, des gens qui travaillent au black et qui se retrouvent sans travail, etc. Du coup, le Molotov, qui est une salle qui s’inscrit dans son quartier, a lancé des collectes alimentaires, et on a essayé d’organiser un peu la distribution alimentaire autour du centre ville. On a monté plusieurs partenariats avec des associations. La plus grande serait celle qui gère le McDo Saint Barthélémy, qui est un McDo occupé qui distribue 10 000 repas par semaine. Nous on fait 500 colis par semaine. Un colis c’est environ 5 à 6 repas. On a pris le nom Marseille Solidaire. Alors, le nom existait déjà (rire) mais nous c’est un autre Marseille Solidaire. C’était important pour nous de dire que même si on galère, on peut mettre le lieu à disposition pour qu’il soit utile et qu’il créé de la positivité. C’est ça l’esprit d’une scène, c’est ça qui m’attire dans le Punk Hardcore, c’est qu’on ne laisse personne derrière.

Comment vois-tu l’avenir de ta salle ?

Incertain, je pense qu’on est devant un virage, on a une route qui peut mettre en avant le meilleur et l’autre qui montrera le pire, et on ne sait pas du tout dans quel sens on va aller. Nous on stresse du fait qu’on ne puisse pas se projeter au niveau culturel. Mais on stresse aussi vis-à-vis de l’évolution de la société dans laquelle on vie. Moi, je n’aimerais pas vivre dans une société où on doit prendre une autorisation pour sortir son chien. Évidemment qu’il faut respecter toutes les rêgles au niveau sécuritaire afin de sortir de cette crise, c’est une évidence. Après il faut réfléchir aux responsabilités de tout le monde. Comment en est-on arrivés là ? Comment ça se fait qu’un masque coutait 3 centimes et maintenant presque 1 euro ? Comment ça se fait que le personnel hospitalier a galéré pour avoir des blouses et des masques ? Et il y a eu des morts là dedans, alors que d’un coup les grandes surfaces en ont des millions, etc. A un moment, il ne faut pas mettre la faute sur le peuple qui sort pour balader son chien et admettre qu’il y a eu des difficultés de gestion. Ce qui, en soi, n’est pas péjoratif, c’est juste que les gens doivent assumer leur ingérence. On a tous essayé de faire au mieux.  Après, j’ai peur que dans 3 mois on referme, que se soit salles de concerts, bars, restos et qu’on se retrouve dans une société où seules les grandes structures comme Live Nation, Amazon, bref les multinationales, s’en sortent. Ça se serait triste

Une question avec laquelle on avait conclu le précédent entretien : ta dernière baffe musicale marseillaise et internationale ?

En international, ce sera un petit duo, Nytt Land, un groupe de musique russe qui vient du fin fond de la Sibérie, qui joue sur des instruments qu’ils ont fabriqués eux-même. Il fait presque de la musique viking ou amérindienne, de la musique ancestrale. J’ai rarement vu des gens en silence, en transe, c’est peut-être parce que c’est la première fois qu’on fait un truc dans le style, mais j’ai rarement vu ça, je me suis pris une claque pendant 1h30 et je me suis même assis par terre, chose qui doit m’arriver une fois tous les 10 ans. En local, on a des groupes en ce moment qui déchirent vraiment ! Il y a Avee Mana, qui fait un rock psyché bien travaillé et une nana qui s’approche d’Emma Ruth Rundle dans le style et qui s’appelle Imane El Halouat. Elle vient d’Aix et, à mon avis, ira très loin. C’est pas mon style de prédilection mais elle a réussi à me scotcher une heure et quart. Après, c’est toujours un plaisir de voir Sick Of, de voir les Rumjacks, de voir les Dirty Wheels mais on ne peut pas toujours répéter les mêmes noms.

On te laisse le mot de la fin, on te remercie vivement pour le temps que tu as pris, et on vous souhaite bonne chance ! On sait ici que vous allez encore vous arracher pour faire perdurer l’aventure.

Je crois que tout a été dit. Je vais remercier les fans de musique, sans qui les salles de concerts ne vivraient pas, et je te remercie pour cet interview.

 

Merci  à Hazem pour le temps pris, ci-dessous la cagnotte participative.

https://www.leetchi.com/c/soutien-au-molotov

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