Chroniques — 31 juillet 2020 at 13 h 23 min

IGGY POP – The Bowie Years

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Bowie n’aura pas réussi le miracle qu’il a accompli avec Lou Reed. Il faut dire qu’Iggy Pop est d’une autre trempe, c’est un indécrottable sauvage. Il est arrivé à une époque où le monde n’était pas prêt pour un tel déchainement de violence. Les Stooges étaient l’aboutissement de la violence de Détroit, le cratère né d’une ville en pleine ébullition. Le rêve hippie était agonisant, mais les Stooges violaient déjà son cadavre, pour faire naitre l’âge du nihilisme. Sur scène, Iggy était l’incarnation de ce nihilisme violent, le gladiateur animé par les secousses sismiques produites par les riffs des frères Asheton.

Première figure christique de la mythologie punk, l’iguane s’est littéralement sacrifié pour réveiller le monde de l’apathie hippie. Mis au dos du mur par l’échec de ses deux premiers monuments radicaux, il ne pouvait plus choisir le producteur du troisième et dernier disque de son groupe. On lui imposa donc Bowie. Le caméléon pop est alors en pleine gloire glam, mais il respecte trop les Stooges pour leur imposer son barnum étincelant. Ne sachant que faire de ces titres, qui poursuivent sur la voie suicidaire des deux disques précédents, il se contente de mettre le chant au premier plan. Loin de gommer la violence des Stooges, le procédé donne naissance à un nouveau monument sauvage. Condamné au pilori par un public qui ne veut pas de lui, Iggy chante avec la violence de celui qui se dresse face à une foule prête à le lyncher.

«Raw Power» n’est pas seulement un des disques qui initia le mouvement punk, c’est le brûlot que tous rêveront de reproduire. Des Dictators à The Go, les tentatives de ressusciter ce brasier seront nombreuses, et toute vouées à l’échec. L’échec du disque est aussi catastrophique que celui des deux premiers, et des mois de concerts finiront de détruire le groupe.

La violence des Stooges, Iggy l’a réellement incarné, les drogues l’aidant à devenir la bête folle capable de porter cette énergie destructrice. Investi de cette mission, il était comme possédé. Il devenait un dieu destroy, un martyr continuant de hurler ses hymnes le torse déchiré par une profonde entaille. On ne peut s’investir à ce point sans en subir les conséquences et, détruit par un combat perdu d’avance, Iggy se fait interner pour soigner ses dépendances.

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Durant cette période, seul Bowie vient lui rendre visite, il est le dernier être qui le lie au monde extérieur. Celui qui a changé d’apparence est aussi drogué que lui, mais le succès lui permet de transformer ses tourments en énergie créatrice. Après avoir tué Ziggy Stardust, Bowie a trouvé sa nouvelle voie dans le funk, réinventant le genre sous les traits du Thin White Duke. Quand Iggy sort enfin de son exil, c’est encore Bowie qui le récupère pour suivre sa tournée «Isolar Tour».

Les deux hommes visitent alors l’Europe, et sont fascinés par l’Allemagne. Bowie devient immédiatement amoureux de sa musique, qui repousse si loin les possibilités de la pop. Il écoute en boucle Can, Neu, Tangerine Dream, tous ces maîtres d’un psychédélisme futuriste.  Son admiration donne naissance à «Low», disque où le caméléon rachitique tente d’apporter le génie allemand au grand public. «Low» est brillant, mais tient plus de la réappropriation réussie que de la véritable réinvention. La première face propose une pop moderne, à mi-chemin entre le passé et l’avenir, avant de glisser dans un décor froid et hypnotique. La deuxième partie sonne presque comme le Tangerine Dream de Rubycon, elle montre que l’élève Bowie commence seulement à retenir les leçons de ses pairs.

Il lui faut aller plus loin, et il va profiter de la présence de son ami pour tester ses plans. Commercialement, l’idée de Bowie était vouée à l’échec, elle empêchait son protégé de récolter les fruits d’une révolte qu’il a initiée. Nous sommes en 1977, et les punks défraient la chronique grâce aux frasques des Sex Pistols, et autres Ramones. Dans ce cadre, tout le monde attend le premier album solo de l’iguane comme la prise de pouvoir du roi nihiliste sur son royaume destroy.

Quel ne fut pas leur désespoir quand il entendirent les premier passages de ce disque froid, visionnaire, et travaillé. Le sauvage proto punk devenait un crooner au groove futuriste, un aventurier du son soutenu par des cœurs pop. Comme il l’avait fait avec Lou Reed, Bowie a fini par remodeler son ami de Détroit. Il lui a offert une production sombre, un filtre synthétique réinventant les totems de l’époque. Funk, Blues, Disco, tout est revitalisé par cette potion ultra moderne, ce décor électronique que Bowie s’appropriera sur Heroes.

Voir «The Idiot» comme une esquisse de Heroes, c’est nier l’apport essentiel d’Iggy. Sa sauvagerie est devenue une légèreté salutaire, une énergie qui permet aux expérimentations Bowiesques de ne pas tomber dans l’avant gardisme snob. «The Idiot» n’annonce pas «Heroes», il lui est supérieur, il réussit à réinventer la pop sans renier sa simplicité.

Les hippies ne lui pardonnaient pas d’avoir brisé leurs rêves trop tôt, et voilà que ce disque lui valait la fureur de ses propres fils spirituels. Etre en avance sur sa propre descendance était pourtant la réussite la plus punk qui puisse exister, mais il fallait encore assumer la misère qu’elle engendrait. C’est encore Bowie qui maintiendra l’iguane à flot, en reprenant «China Girl» sur «Let’s Dance».

Les royalties permettront à Iggy de ne pas finir à la rue, alors que tous crachent sur ce qui restera un de ses plus grands disques.

Si il eut un succès très modeste, «The Idiot» permit à Iggy de retrouver la scène. Retracé par les quatre lives présents dans ce coffret, cet épisode représente sa renaissance. Libéré des chaînes du studio, Iggy adapte l’inventivité de son bienfaiteur au chaos stoogien, il fait cohabiter «Nightclubbing» et «Raw Power» dans un brasier électrique. La disposition des deux hommes sur scène est symbolique. Placé à l’arrière, Bowie se contente de souligner ses mélodies robotiques derrière son synthé. Le monstre qu’il a ressuscité lui échappe, il renoue avec ses vieux instincts. Corps désarticulé de nouveau parcouru de violentes convulsions, l’iguane montre enfin aux punks qui est le patron.

Traduction Lust For Life – IGGY POP [en Français] – GreatSong

Bowie et Iggy restent toutefois en phase, ils s’émerveillent toujours sur le charme de Berlin, où ils prennent leurs quartiers. Mais la folie des concerts les pousse à adopter une approche plus directe, et à enregistrer dans les conditions du live. C’est ainsi que les talents de composition d’Iggy se réveillent, et qu’il ravive le souvenir de ses années de galère.

Dans le studio , la batterie impose un rythme tribal, une danse guerrière primitive. Iggy Pop n’est plus le jeune fou nihiliste assassinant le rêve peace and love, il devient un sage revenu de tout.  Le gladiateur est revenu de son calvaire, et célèbre la grandeur d’une route qu’il n’a pas encore fini de parcourir. Voilà donc le sauvage devenu crooner, un homme mur chantant la beauté subversive de ses prises de guerre («Sweet Sixteen»),  et sa nostalgie devant un épisode de sa vie, qui touche déjà à sa fin.

Mélodie irrésistible propulsée par une rythmique reggae , «The Passenger» est le générique de fin d’un épisode qui se clos trop vite. Bowie est d’ailleurs aussi discret sur ce disque qu’il ne le fut sur scène. Sa contribution se limite ici à un «Some Weird Sin» qui le fait renouer avec sa période glam, et à un «Fall in Love With Me » anecdotique. Il se contente surtout de mettre en valeur sa réussite, la résurrection d’un homme que l’on croyait fini.

Le relatif échec de «The Idiot» va d’ailleurs confirmer le constat qui s’impose : les deux hommes doivent se séparer. Contraint de sortir un troisième disque, le duo bouclera rapidement le live «TV Eye». Trop vite décrié pour sa production bâclée, ce dernier disque, comme les quatre lives de ce coffret, complète l’histoire racontée par «The Idiot» et «Lust For Life». On y entend un Iggy donnant une leçon à sa descendance, tout en s’en dissociant.

On saluera au passage le magnifique travail de remasterisation effectué sur «Lust for Life» et «The Idiot». Le son a gagné en profondeur, nous immergeant ainsi totalement dans cette renaissance historique. Les années Bowie furent des années bénies, dont on peut désormais mesurer toute la splendeur.

 

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